2080 par Gérard Bardon

2080

Dieu n’existe plus! En cette année 2080, l’homme s’est affranchi de ces chaînes spirituelles, l’Homo-Deus, l’homme dieu, règne en maître, les membres du Comité consultatif national d’éthique (CCNE), pourtant relativement dociles, ayant été arrêtés et emprisonnés il y a quelques années. Le transhumanisme règne en maître!

Au fil des ans ces scientifiques du CCNE avaient pourtant validé des évolutions relatives à l’avortement, à l’euthanasie, au dépistage anténatal, au génie génétique, à la procréation médicalement assistée, à la congélation de l’embryon, à la recherche sur l’embryon, etc. Cela n’a pas suffi!

La radio intégrée à la puce smartphone collée sous la peau de mon oreille gauche égrène les informations relatives aux équations de vie formulées par la mémoire vive qui dirige désormais le pays: il est rappelé que les instruments de musique sont formellement interdits, seule la musique électronique est permise; la voix donne aussi les dates des prochains autodafés publics où seront brûlés Bible, Coran, Torah, ouvrages de Voltaire, Descartes, Marx, Tocqueville, etc. Je me rappelle ce que disait mon grand-père Gérard, juste avant de mourir: « le transhumanisme, l’intelligence artificielle va dérégler le monde, ou plutôt le réglementer d’une autre façon. Façon qui ressemblera à de la dictature. Bon courage petit… »

Il m’expliquait, inquiet pour moi et mes cousines et cousins que le but du transhumanisme était de reconstruire l’humain autrement, sur d’autres bases, dans un changement de paradigme avec le rêve secret de confiner à l’éternité et en lui donnant des capacités physiques et mentales extraordinaires, même contre son gré. Pour cela l’entre soi est nécessaire car l’éternité posera des problèmes démographiques. Outre la sélection intramuros, des bateaux de guerre bloquent depuis plus de 30 ans, les éventuels migrants sur les côtes africaines. Cela explosera. Pour ces apprentis sorciers, la femme, l’homme ne sont que des matériaux à gérer, à contrôler, à réviser, à cloner… L’existence ne doit plus dépendre d’une part de hasard mais doit être établie par un groupe de scientifiques.

Pour bien montrer leur puissance quasi divine les adeptes du transhumanisme, imitant paradoxalement la Bible, qui compare Dieu à un potier, tiennent la matière humaine pour une argile à façonner. Si le potier rate son vase ou si le vase est ébréché à force de servir, il le jette et en refait un autre. Et pas de discussion possible: « Est-ce que l’argile demande à son potier : que fais-tu ? » dit le prophète Isaïe.

Haut les coeurs, mon arrière grand-père serait heureux, car dans l’ombre la réaction, la résistance s’organisent. Et ironie de l’histoire, lui qui vilipendait les antispécistes dans ses billets d’humeur du Petit Solognot, sourirait certainement de la demande d’un soutien de leur part par les courageux résistants à ce monde nouveau. Il faut savoir que les adeptes de l’antispécisme n’ont jamais été persécutés par Big Sister (nom obtenu par l’état major de l’armée féministe), machine de surveillance hyper sophistiquée, leur désignation commençant par anti et finissant pars isme. S’ils étaient honnêtes, en concordance avec leur idéologie, ils devraient entrés dans la rébellion. Par un juste retour des choses, peut-être finira-t-on par tirer quelques bienfaits pour notre espèce des progrès faramineux et inespérés obtenus sur l’égalité humain-animal.

Et, me recueillant sur la tombe de mon ancêtre enterré sous cinq pieds de vignes, je me suis mis à songer à un monde où l’homme et la femme reviendront à un mode de reproduction naturelle. Vous savez l’enlacement de deux corps, peau contre peau, lèvres contre lèvres où rien d’autre n’existe que le désir et l’amour… aboutissant à une naissance dans les meilleures conditions voire même en y prenant du plaisir. Ce mot disparu, comme le mot bonheur, du dictionnaire électronique officiel. Au diable les laboratoires, les éprouvettes, les incubateurs, la procréation naturelle reprendra des couleurs séduisantes en s’abstenant de mesurer le QI de notre progéniture à l’aune de l’intelligence artificielle. Des chercheurs rebelles redécouvriront que l’instinct maternel est presque aussi développé dans l’espèce humaine que chez les bovins, les oiseaux ou les félins. Cette affirmation en fera sans doute des héros de la résistance. Délivrés d’une vie vécue par procuration, par délégation, à l’insu d’eux-même, l’homme et la femme n’admettront plus d’être dirigés, formés, statufiés par des machines. Ils préféreront, eux aussi, comme les animaux, vivre en plein air, respirer, s’aimer, courir librement plutôt qu’enchaînés aux débordements de la science toute puissante.

Bien sûr cela prendra un certain temps. Le temps que les humains dans leur majorité comprennent l’absurdité du crime que constitue la complicité entre le scientisme et le marché. Les braves gens, prenant leur courage à deux mains, demanderont que les attentions délicates accordées aux poules, aux agneaux et aux homards soient étendues à l’humanité.

Et mon arrière grand-père pourra continuer, en paix, regarder pousser ces vignes et boire son vin par la racine avec… intelligence, avatar vertueux de la modération.

Raymond Bardon (arrière petit-fils de Gérard Bardon)

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