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Vos souvenirs de mai 1968

Grève, barbecue, parties de pétanque, et caetera…

Je me souviens d’un printemps 1968 plutôt ensoleillé, dont l’agitation montante parvenait à Romorantin par le truchement de médias bien moins présents qu’aujourd’hui. Nous pouvions malgré tout comprendre que la jeunesse étudiante parisienne, sociologiquement petite bourgeoise pour l’essentiel, pouvait être désireuse de s’affranchir des règles étouffantes dans un pays certes prospère mais à ses yeux totalement attardé au plan sociétal. La rigidité du pouvoir en place avait fini par mettre le feu aux poudres et la classe ouvrière profitait naturellement de l’occasion pour rappeler aux possédants qu’il était temps de partager correctement les profits des Trente glorieuses. J’avais, pour ma part, rejoint le monde du travail, c’était facile à cette époque d’en trouver. Je n’avais, dix-huit mois auparavant, pas mis trois semaines à me faire embaucher comme dessinateur en bâtiment. Ainsi, ce printemps-là, partagé entre l’écoute d’Europe 1 rapportant quasi en direct les manifestations et les commentaires enflammés des quelques étudiants qui rentraient le weekend dans les résidences secondaires de leurs parents, il devenait alors évident, frustrés que nous étions dans nos provinces, de s’engager dans la lutte face à un pouvoir, pratiquant, c’est ce qui se disait, une répression digne des heures les plus noires de notre histoire récente. Bref, on n’allait pas rester de marbre. La grève devenant générale, elle finit par atteindre Romorantin vers la mi-mai. Elle commença dans les usines et, un après-midi, après la pause déjeuner, les représentants locaux de la CGT se présentèrent aux portes du Chalet idéal, entreprise de construction pavillonnaire d’envergure nationale, pour porter la bonne parole et susciter la solidarité ouvrière par la participation à la grève. Le secteur du bâtiment ne devait en aucun cas se mettre à l’écart des revendications légitimes de la classe ouvrière. Face à la majorité des ouvriers des ateliers et des personnels des bureaux, plutôt poussés par la curiosité que par un quelconque engagement qui aurait pu contrarier un patronat plutôt paternaliste, les responsables syndicaux n’eurent guère de difficultés à convaincre quelques-uns d’entre nous à se joindre au mouvement. Je me suis donc retrouvé avec deux ou trois camarades de mon âge quasiment désignés pour prendre nos responsabilités -il fallait de la jeunesse sans aucun doute- et prendre en main un arrêt de travail. Cet arrêt de travail, entériné en guère plus d’une heure de palabres, dura une bonne dizaine de jours pour une grande partie de l’entreprise laquelle fut sérieusement perturbée, d’autant que les équipes de tâcherons se joignirent au mouvement quelques jours plus tard. En outre, une occupation des locaux fut organisée, certes symbolique puisqu’elle se limitait au bureau de dessin, avec un piquet de grève qui nous priva de notre virée du samedi soir, avec malgré tout la visite au cours de la nuit de quelques amis narquois mais solidaires. Cela ne ressemblait en rien aux assemblées générales des amphithéâtres parisiens mais plutôt à des échanges intergénérationnels. Il y avait avec nous des ouvriers largement quinquagénaires qui nous rapportaient leurs souvenirs de 1936 autour d’un barbecue et entre deux parties de pétanque. A souligner que pendant tout ce temps nous n’avons pas vu le moindre uniforme. La semaine suivante fut animée par des réunions à la Bourse du travail où se retrouvaient les représentants des entreprises romorantinaises engagées dans la grève accompagnés d’enseignants du collège technique adossé au lycée. J’ai pu alors mesurer par un regard ou un sourire le réel plaisir qu’ils avaient à nous retrouver parmi eux. Mais tout a une fin, l’euphorie révolutionnaire envolée et la réaction ayant repris – momentanément – le dessus, nous avons repris le boulot laissant la place à la négociation nationale qui mena aux accords de Grenelle. Le jour de la réembauche, sur le coup de onze heures, on a vu le patron traverser la route qui séparait les bureaux administratifs du bureau de dessin d’un pas décidé, voire autoritaire, rentrer sans frapper, montrer du doigt le stagiaire à sa planche à dessin et d’un ton péremptoire lui dire « toi t’es viré » puis sans porter la moindre attention à ce garçon qui n’était mêlé ni de près ni de loin à la grève, se tourner vers moi en me toisant d’un regard noir pour ajouter « et la CGT j’en ai rien à foutre ». A la suite de quoi, il ressortit en claquant la porte. Il n’y eut, en dehors de l’épisode malheureux du stagiaire qui s’est vite recasé dans une entreprise romorantinaise – je l’ai déjà dit cette époque était aussi celle du plein emploi – aucune sanction particulière dans l’entreprise, si ce n’est, dans mon cas, un service militaire un peu plus rugueux que celui pour lequel le chef du personnel, qui était officier de réserve, m’avait recommandé avant les évènements. Après tout c’était, de son point de vue sans doute, de bonne guerre tout comme le fait de ne pas me réembaucher à la sortie de mes obligations militaires.
J.P Albertini

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