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Portrait : Isabelle Fournier Rivière (suite)

L’an dernier lors du centenaire du livre Le Grand Meaulnes, on a peu parlé de la soeur d’Alain-Fournier, Isabelle. L’oeuvre d’Alain-fournier doit pourtant une partie de sa renommée au travail important qui a été mené par cette dernière. C’est pourquoi nous avons décidé de vous raconter (dans ce numéro et dans les six prochains numéros) l’histoire de cette femme qui a consacré une grande partie de son existence à la sauvegarde de la mémoire de son frère et de son mari Jacques Rivière.
Isabelle,
vingt ans de bonheur puis cinquante ans de souvenirs
En 1898, la famille Fournier1, jusqu’ici très groupée, va commencer à se disperser. Henri, douze ans, entre en sixième au lycée Voltaire à Paris. Pourquoi si loin ? Tout simplement parce qu’une institutrice de l’école de filles d’Epineuil, vient de suivre son mari dans la capitale et qu’elle propose de prendre Henri en pension. Isabelle aussi est à Paris mais à l’hôpital Trousseau, handicapée par une malformation congénitale des hanches – une coxalgie – dont on parle peu car Isabelle ne se plaint jamais. Mais le moment est venu de la soigner. A neuf ans, elle a été opérée une première fois puis plâtrée tout l’été ; elle doit maintenant subir une seconde opération. Dans les semaines qui suivent, les visites sont interdites. En décembre, enfin, Henri peut retrouver sa sœur sur son lit d’hôpital. On imagine les perturbations que peuvent causer chez une petite fille l’isolement et les traitements douloureux qui sont nécessaires. Heureusement, la belle intimité des deux enfants est une potion magique. Isabelle supporte bravement sa longue hospitalisation, le corset de fer, les plâtres et les béquilles. Et pourtant, s’étonnent les infirmières, avec ses joues rondes et son joli sourire, elle n’a pas l’air de souffrir ! En juillet 1899, elle est enfin libérée et, malgré cette longue absence, elle entre en classe dans la division du certificat d’études. Elle a juste dix ans.
Elle grandit mais son protecteur s’éloigne. Henri, adolescent de la Belle Epoque, jouit d’une liberté que n’avaient pas les jeunes de la génération précédente. Indécis, peut-être un peu fantasque, il décide de devenir marin et quitte son lycée parisien pour celui de Brest. Il y reste un an et quatre mois puis il revient à Paris, mais ce n’est pas encore le bon choix. Finalement, on le retrouve au lycée de Bourges où il passe sans gloire son baccalauréat. Sans gloire, en effet. Le saviez-vous ? Celui qui sera bientôt l’un des auteurs les plus lus du XXe siècle obtient la note de… 16/40 en composition française ! Pour Isabelle, le moment de quitter la maison n’est pas encore venu. Elle suit papa et maman qui, en 1902, sont mutés d’Epineuil à Menetou-Râtel, dans le Sancerrois. Les deux enfants, maintenant séparés, ne perdent pas le contact. Ils s’écrivent et, surtout, se retrouvent pour les vacances à La Chapelle-d’Angillon et à Nançay.
A La Chapelle, il y a la maison de famille. Henri et Isabelle y sont nés. C’est ici que vivent leurs grands-parents côté maternel. Et c’est ici aussi que trois générations se rencontrent pendant les congés scolaires. C’est une maison paisible, une maison d’autrefois, avec son petit mur, ses pots de fleurs soignés, ses portes qui grincent, ses odeurs de fromage, et ses voix de paysans venant de la rue. A la Chapelle, on ne fait pas la fête, on savoure tranquillement l’intimité retrouvée. Le soir, Henri et Isabelle se tiennent à l’écart pour échanger leurs secrets ; les autres sont là « tous les quatre autour de la table, dans la petite salle qui est aussi, à la manière berrichonne, la chambre des grands-parents, comme l’atteste le lit majestueux sous son édredon rouge et ses rideaux grenat. Maman brode un vide-poches, papa enroule des cordes à brochets, maman-Barthe festonne, papa-Barthe fume sa pipe, son bâton entre les genoux2. » Une Belle Epoque modeste et calme, qui ne ressemble pas à celle des milieux urbains.
A Nançay, un pays de plaines dénudées et de bois de sapin habités par le gibier, l’ambiance est différente. « L’oncle Florent qui nous reçoit, écrit Henri, a un énorme magasin de tout, divisé en rayons comme dans une ville, où de dix lieues à la ronde on vient s’approvisionner. On dîne ici comme dans les fermes, dans une immense cuisine. Il y a là, toute la journée, une vie de chasse et de famille à la fois : des enfants et des chiens qui trottent. Le frère de Florent, Philippe, cartouchière sur le ventre et fusil entre les jambes, distribue des coups de botte à ses chiens pendant qu’il cause ou mange. Et puis, il y a les journées entières dans les brandes, des coups de fusil sans interruption, on sent la poudre partout, on déjeune on ne sait où… On revient las. On attend le dîner qui sera plein de la gaité des enfants3 ». On ne résiste pas au plaisir d’appartenir à cette grande famille qui prend la vie du bon côté. Le temps de Nançay est le point fort d’une époque qui se veut formidable.
(A suivre).
Bernard Epailly
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1 Suite de l’article Isabelle à l’école du Grand Meaulnes (voir numéro précédent du Petit Berrichon). 2 Isabelle Rivière, Images d’Alain-Fournier, Emile-Paul, 1938. 3 Lettre de Henri Fournier à Jacques Rivière, 3 août 1905 (extraits).

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