La lessive

Au XIXe siècle, au temps où les machines à laver, à essorer, à sécher… n’existaient pas, au temps où ne naissait pas chaque jour une nouvelle marque de lessive, qui, bien entendu, lave plus blanc que la précédente, la lessive, appelée « buie » était encore annuelle ou semestrielle la belle saison venue, et se préparait à l’avance, car elle durait deux jours.

La première opération se passait à la maison, et consistait à trier le linge, blanc ou couleur, qui était entassé dans de grands cuviers de terre cuite ou de lames de bois sous une large toile de chanvre, « charri », contenant la cendre de bois utilisée comme détergent (charrée). Le tout était arrosé d’eau chaude, et le « lessu » récupéré en-dessous mis à chauffer et passé à nouveau sur le linge, ainsi plusieurs fois. Plus tard, et jusqu’à ce que le lave-linge moderne prenne le relais en 1952, la lessiveuse en zinc de nos grands-mères, créée en 1870, avait le même usage, si ce n’est qu’elle fonctionnait toute seule en bouillant sur la cuisinière. Désormais la lessive se faisait plus souvent, et dans les années cinquante, l’opération avait lieu tous les mois ou tous les quinze jours. Le linge était placé autour d’un champignon perforé qui permettait à l’eau chargée de produits lessiviels de remonter et de retomber en arrosant copieusement ce linge qui « bouillait », retenu par un cercle muni de crochets. Laissée sans surveillance, l’eau de la lessiveuse débordait dans la maison avec la même rapidité que le lait !

La seconde opération de décrassage et rinçage s’effectuait aux lavoirs, les femmes entassaient sur une brouette : linge, planche à laver, seau, brosse de chiendent, battoir, savon de Marseille, et se dirigeaient vers la rivière ou le lavoir communal. Les grandes maisons employaient des lavandières professionnelles, et l’on n’a pas oublié ces femmes au verbe haut, à la main leste et au battoir facile, qui, en toutes saisons, parcouraient la campagne.

Au-dessus du brouhaha des battoirs frappant le linge, du clapotis de l’eau à l’écume blanche, du frottement des brosses, les femmes devaient parler fort, leurs manches trempées relevées sur leurs bras ronds, la robe dépoitraillée collant à leur corps, les cheveux poisseux en bataille, le visage rouge sous l’effort, elles étaient heureuses de se retrouver après les longs mois d’hiver. Parfois les langues étaient acérées, les ragots fusaient, elles se moquaient, colportaient, et réinventaient le monde. Enfin, elles vivaient.

Il était quasiment interdit de faire sa lessive les jours où l’on chante « Ténèbres » (on nommait ainsi l’office des mercredi, jeudi et vendredi de la semaine Sainte, parce qu’à la fin, on éteint toutes les lumières). Il en allait de même pendant la période surnommée les Quatre-Temps (les trois jours mercredi, jeudi, vendredi et samedi, précédant le début de chaque saison).

Que d’histoires se sont racontées, passées, ou ont été inventées, au lavoir, les jours de grande lessive.

Les lessives chimiques qui demandent moins d’huile de coude et les laveries automatiques ont fait leur apparition au milieu du XXème siècle. Puis, la mère Denis nous raconta comment elle était passée du lavoir à la « Vedette » qui lave le linge même en votre absence, la nuit, le jour.

Encore un lieu, un moment d’échange qui disparaissait mais pour le plus grand soulagement des femmes.

Puis, le linge était mis à sécher, à plat, dans les vastes prairies, où l’oxygène de l’herbe leur donnait une blancheur inégalable, ou bien simplement suspendu au fil du jardin dont les odeurs se retrouveraient enfermées dans l’armoire, une fois le linge mis en place.