L’autre croisade ratée


Au départ de Perpignan, de Nice ou d’ailleurs, ils partirent cinq cents, que le renfort soit prompt ou pas, ils n’étaient pas 3000 en arrivant au port, à Bruxelles. Pour de vrai, dans les convois de la Liberté partis des quatre coins de l’hexagone, ils étaient beaucoup plus nombreux que dans les vers de Corneille. Pour de vrai, ils étaient déjà bien moins en repartant de l’étape parisienne. Pour de vrai, les convois ont fait flop outre-Quiévrain au point de ne pas en faire une histoire belge.
Au bilan de cet œcuménisme raté, démonstration est faite des limites des mobilisations par écrans connectés. Les amis virtuels peuvent être légion, les amis réels le sont décidément beaucoup moins. Même pas de quoi ébranler une table de la salle à manger gouvernementale. Là encore, dans la vraie vie, tous n’ont pas vraiment compris que derrière les réseaux sociaux il existait un univers qui est autrement que virtuel, même pas parallèle. Ils étaient pas loin de 300 000 à dire oui à la manif, à la soutenir de loin surtout. Au regard de nos 67 millions d’habitants, c’est tout de même peu pour faire une révolution qui plus est populiste, non ? D’autant qu’ils étaient moins nombreux pour entrer dans la danse. Sur plusieurs centaines de kilomètres les nouveaux Cid Campeador ont donc brûlé leur fuel à la manière du seigneur Humungus de Madmax ou du Diacre de Waterworld. Sans Mel Gibson ni de Kevin Coster pour tirer le camion-citerne ou découvrir une terre vierge afin d’accueillir le peuple élu, ils n’ont pu aller bien loin. Comme dans l’allégorie de la caverne de Platon, les enchaînés du fond de la grotte ont découvert la lumière d’un autre monde. Ceux qui en étaient déjà sortis avaient pourtant prévenus, ils n’ont pas été crus.
À l’image de la moyenâgeuse croisade des enfants, les quelques centaines de véhicules ont rejoint Paris. Comme cette croisade terminée en esclavage pour les derniers survivants, ils ont reçu de ci – de là de la nourriture et du réconfort. A chaque étape ils ont eu leurs lots de sourires, leurs dons de vivres, leurs doses d’assistances en tout genres aussi. Une communauté s’est créée, à la manière des rond-points de gilets jaunes, comme en 18. Au final, le sentiment d’appartenance à une entité indivisible, et d’entre soi surtout, était si prégnant qu’ils ne doutaient pas d’atteindre la nouvelle Jérusalem bruxelloise. Mille ans après la Méditerranée ne s’est toujours pas ouverte devant le peuple des camping-cars et des kangoos, les barrières de la frontière non plus. Pourtant, manifester contre le prix de l’essence, contre la montée de l’inflation, pouvait participer d’une idée. Mais il ne fallait pas prendre la voiture ou la camionnette. Si là on n’atteint pas le contre-productif, on n’en est pas très loin ! On peut adhérer aux idées de base, populistes certes, mais … Les convois de pancakes sucrés à la feuille d’érable n’ont finalement pas pris façon tartines beurrées confiture.
Même si on peut penser que « l’histoire se répète est une manière de donner un sens au présent », il est souvent difficile de ne pas trouver des similitudes entre notre lointain passé et notre présent. Les formes sont si identifiables et les résultats si identiques que l’analyse à court terme prouve le contraire de ce qu’avance ainsi l’historienne Hélène Miard-Delacroix.
Entre nos convois et les croisades des « gueux » et des « innocents », les points de concordances sont nombreux. On retrouve là le même rejet de la nomenklatura, la même ferveur en une communion d’esprit, cette fois sans religion, les mêmes peurs de l’après, mais aussi la même outrance dans la croyance d’un autre monde, le meilleur celui-là. Pourtant, ils ne sont pas tous, et ne s’en approcheront probablement jamais, des Aldous Huxley !

Fabrice Simoes