Et je ne suis pas devenu cheminot …


La sacoche à l’épaule, en ce 1er janvier, la grave du sentier craque sous les pieds. Le soleil n’est pas encore levé et, au cœur de ces années-là, l’idée même d’accueillir l’ami du petit déjeuner n’a pas encore germé dans l’esprit des publicitaires. Pas bien chaud en cette aube hivernale. La gare de Saint-Germain-des-Fossés, ou peut-être celle de Saincaize, est à quelques encablures. Le train est encore au triage. La veille, pour le réveillon, en compagnie du conducteur, en plus de la gamelle emportée dans le sac, nous nous sommes offert une douzaine d’escargots dégustés sur une table en formica de la salle de repos. Un réveillon, même un faux, mérite au moins ça, à minima. Dans un coin de la salle, un sapin, un petit, tout enguirlandé, s’engonçait dans sa volonté de donner un aspect festif à ce pratique mais insipide bâtiment. Avant les 12 coups de minuit, à la télé, Guy Bedos jouait dans le Pistonné… Probablement un signe ! Couchage dans un « sac à viande » et voilà !
Quelques relents de soupe à l’oignon. Quelques relous fêtards qui se terminent au petit blanc dans un quelconque buffet de la gare. La botte de paille* que je suis, pour ces vacances de fin d’année comme pour celles de l’été d’avant et les suivantes, va monter sur une BB 67000 pour un retour au dépôt maison. En début d’après-midi seulement. La tournée n’est pas la pire. C’est la date qui fait grincer les dents et provoque une boule à la gorge. Quelques jours plus tôt, il y a bien eu la navette pour Marseilles-les-Aubigny, sur un patache où le poêle à l’ancienne est idéal pour la cuisson du boudin blanc, et dont la lenteur est parfaite pour un casse-croûte d’entre deux fêtes. À la Feuille** on évite d’en parler mais c’est une expérience digne de la chasse aux escargots dans Les enfants du marais de Jean Becker. Un privilège dont il ne vaut mieux pas que le simple quidam en connaisse l’existence même. Les trains sont à l’heure. À cette époque les visiteurs de gare tapent sur les essieux et les aiguilleurs sont vigilants au poste K. CAP « fer » en poche, l’horizon vers une carrière de conducteur est très largement ouvert. Une embauche avec un statut, déjà, de roulant. À la suite, les rails sont parfaitement dégagés. Il faut bosser comme à l’école mais dans la continuité, le rythme est là, alors ?
Alors, je ne serais pas cheminot. La retraite avant 55 ans ne sera pas pour moi. Je ne serais pas infirmier non plus. Je ne serais pas un représentant de tous ces métiers où l’on doit passer des réveillons, des dimanches, des mariages de copains, des matches de championnat ou de phase finale de foot ou de rugby, et tous ces menus plaisirs, au boulot ! Avant d’avoir une carte de presse, je m’offre le privilège de rentrer tous les soirs à la maison. Pas trop tard. Même pas à la nuit ou à peine. Je m’offre le privilège de faire mes 43h30 par semaine – au début de carrière – sans avoir à se préoccuper d’autre chose que de pointer chaque matin et chaque soir. Je m’offre le privilège de subir sans sourciller le « prolo-bashing » et le luxe de me faire traiter de « Fainéant d’usine » par les agriculteurs du coin. Je m’offre le privilège de bouffer mon boudin blanc et mes escargots, aux chandelles, et de voir la marmaille déballer les cadeaux de Noël au pied du sapin. Je m’offre le privilège de dormir dans mon lit, à des heures décentes. L’assiette dans laquelle je mange est la mienne. Celle de mon voisin est … probablement à lui, non ?
Mes privilèges, je me les paye et ne veux pas, par choix, supprimer ceux des autres. Si le changement est nécessaire, effectivement il serait bon que tous aient les mêmes avantages. Mais comme au nivellement par le bas, je préfère que chacun soit plus proche du plafond … Et que l’on ne vienne pas opposer un quelconque déficit budgétaire, ou l’obligation de faire payer aux futurs générations les errements d’avant et de maintenant. Certes la dette atteint 100,4 % du Produit Intérieur Brut mais, quand l’emprunt est à taux négatif, si,si – par exemple : en France le taux des obligations assimilables du Trésor est à -0,3 % à 10 ans – on peut décemment se poser quelques questions. Surtout que, comme l’emprunt russe, les États sont censés (censés seulement) rembourser leurs dettes.
Dernier privilège, en ce début d’année, celui de vous souhaiter, ou pas, une bonne année 2020. Ce privilège-là, tout le monde est capable de se l’approprier sans le supprimer à d’autres.
Et pi la santé surtout…

Fabrice Simoes

botte de paille* nom péjoratif donné aux aides-conducteurs étudiants.
la Feuille** endroit où les conducteurs venaient chercher leurs plannings.