Sortie littéraire

Rencontres solognotes insolites
Chérif Zananiri est l’auteur de trois romans successifs qui se déroulent dans le même village solognot, Souvigny-en-Sologne : L’étrange village de Monsieur Labiche en 1870, Norbert, Pisseur au vent en 1960 et la dernière héroïne Lili, dans la seconde chance de Lili (de Borée) dont l’action se situe à la fin du XIXe siècle. Il était tout naturel de faire se rencontrer leurs héros.
« Pour Lili, coquette, rouquine et un peu sorcière, la traversée de la forêt aux portes de la Sologne à Souvigny, allait de soi. Elle partait avec ses deux vaches, une oie qui ne la lâchait pas d’un sabot et s’installait toute la journée sur le chêne couché en direction du village voisin de Lamotte. Elle s’asseyait et sortait un mouchoir à broder qui lui occupait l’esprit toute la journée ; il le fallait, car la fille sans avoir l’esprit dérangé, aimait à se parler et se raconter des choses qu’elle inventait à la vitesse de la parole. Elle n’avait pas eu le temps de faire le tour d’un pétale de broderie qu’elle vit passer un homme. Il était grand, élégant, plus tout jeune, mais doté d’une belle prestance et de toutes les armes de l’art oratoire. Il fut surpris de la voir.
– Bonjour mademoiselle…
Elle fut honorée qu’on l’appelât ainsi, ayant plus l’habitude d’être houspillée par sa mère qui avait la main à la fois leste et lourde.
– Bonjour Monsieur.
– Que faites-vous ici ?
– Comme vous voyez, mon bon monsieur, je brode, pendant que mes deux vaches broutent, ruminent et pètent au vent. Je vous présente Mimi et Rosa.
– Et moi, je m’appelle Eugène, Eugène Labiche. Et accessoirement, je suis le propriétaire de cette forêt.
– Je ne savais pas ; je me serais perdue sur mon chemin et me serais retrouvée chez vous ? dit-elle avec malice.
– Peut-être, mais ce n’est pas grave.
Attendri et intéressé par la figure de cette pauvresse aux cheveux rouges et au visage grêlé, il s’en approcha.
– Et là, vous brodez ?
– Oui monsieur. Si je ne le fais pas, maman me prendra pour une moins que rien. Déjà là, je ne peux rien faire d’intéressant : conduire les vaches, reconduire les vaches, être suivie par une oie qui ne sait dire que cot cot codète ! Ce n’est possible, je vais devenir folle.
Elle leva la tête de son ouvrage et lui offrit le plus beau sourire qu’elle pût faire. Elle semblait triste. Elle reprit le travail et dit, comme on le fait d’un appel du pied pour entretenir une conversation :
– Je vais étouffer chez moi. Il faut que j’aie une dot pour me marier. Mais pas d’argent, point de dot, point de dot, point de mariage et je reste et meurs à petit feu chez moi. Vous savez mon bon monsieur, il faut que je trouve un moyen pour mettre la main sur un jeune homme qui voudra de moi.
– Il y en a, j’en suis sûr. Vous êtes agréable à regarder, vous avez de la jugeote, vous parlez bien… je n’en doute pas.
Il se tut quelques instants, puis voyant Lili concentrée sur son ouvrage, résista à l’interroger sur son ami Eugène Nus, perdu depuis deux jours. Il avait prétendu aller aux champignons, les girolles l’or des Solognots, et depuis la veille, il était perdu. Labiche fit sa révérence et retrouva sans mal son chemin sans passer par le village fantôme.
Lili venait à peine de terminer un deuxième pétale de rose sur son mouchoir qu’elle entendit un garçon, plus jeune qu’elle, quoique déjà homme. Il devait aller sur ses 16 ans.
– Dites, je suis blessé, dit Norbert. Là, ça saigne, ça pique, ça fait mal. T’aurais pas vu une masure, un toit, une maison pour que je me fasse soigner.
– Qui t’es ? demanda-t-elle.
– Norbert, commis vaches au Berthier avec les dents d’un piège dans la jambe.
– Moi je suis Lili.
– Alors ? Quek tu peux dire ?
Elle le regarda du coin de l’œil, lui sourit ; aussitôt, son visage prit un air malin et pour qui savait lire sur les traits et le regard, une idée prenait son chemin dans sa petite tête bien compliquée.
– Moi je peux te soigner, car Lili sait s’y prendre. Mais à une condition. Tu fermes les yeux pendant les soins.
– Aucun problème, dit le garçon sans un soupçon d’hésitation.
Lili s’en approcha, regarda son pied, évalua sa souffrance, vérifia qu’il avait la tête détournée et les yeux clos ; elle leva le bas de sa robe et lui envoya une giclée de son pissou, bien ajustée là où il avait mal. Le garçon eut un haut-le-cœur lorsqu’il aperçut le procédé de la fille. Il se redressa aussitôt et partit sans demander son reste. Lili, sûre du pouvoir désinfectant de son urine, mais encore plus certaine de la réaction du garçon, se réfugia derrière son amie l’oie et lui montra ses mains, dirigées vers lui comme des cornes de Satan. Elle faisait : « Hi, hi ! » comme si elle voulait l’envoûter. N’avait-on pas dit que cette fille était la véritable sorcière du village et que le diable encorné en personne ne pouvait que lui obéir. Norbert, Pisseur au vent, détala et à son tour, parvint à trouver son chemin dans ces bois solognots.

Pisseur au vent, Editions de Borée Avril 2018
L’étrange village de Monsieur Labiche, Editions Marivole Octobre 2017
La deuxième chance de Lili, Editions de Borée, sortie en octobre 2018

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