Salbris-Beyrouth


Cédric Pinglot, né à Romorantin-Lanthenay et ayant grandi à Salbris, est professeur des écoles en lycées français à l’étranger. Après 3 années passées en Azerbaïdjan, il enseigne depuis 2 ans à Beyrouth. Heureusement pour son épouse Zarif et lui, la double explosion meurtrière du 4 août est survenue durant son temps de retour en France où, annuellement, il revoit sa famille salbrisienne. Témoignage.
« J’ai été informé du drame par mes collègues qui m’ont envoyé des photos sur mon téléphone portable. C’est une chance pour ma femme et moi que les explosions aient eu lieu au mois d’août, seul mois de l’année où je retourne en France. Nous nous promenions souvent sur le port de Beyrouth et dans le quartier maintenant détruit qui regorgeait de bars, restaurants et lieux de loisirs tels cinémas, centres commerciaux ou encore discothèques. Notre appartement qui a vu sur le port a eu les vitres des portes fenêtres brisées. Des morceaux de matériaux ont été projetés dans toutes les pièces. », a commencé Cédric. « Je plains la population qui maintenant atteint un taux de plus de 50% par rapport au seuil de pauvreté. Soit les habitants sont riches, soit ils perçoivent un salaire moyen comme moi, soit ils sont pauvres. À notre arrivée, notre pouvoir d’achat était assez limité car les loyers, pour un logement aux standards européens, étaient très élevés, de plus, le coût de la vie est assez cher en général. Les écarts de richesses sont très accentués ici. Bien sûr, la dévaluation de la livre libanaise, qui est une autre forme de catastrophe pour les classes moyennes et les plus pauvres, est en revanche favorable aux expatriés comme nous qui pouvons rapporter et changer des euros, les devises étrangères manquant cruellement pour payer les importations. Pour vous donner une idée, lorsque je suis arrivé il y a deux ans, mon loyer me prenait plus de la moitié du salaire. L’eau et l’électricité ne sont pas fournies par les services de l’État. Containers et générateurs approvisionnent coûteusement les habitants. Les deux implosions ont un caractère dramatique pour la strate de population qui vivait déjà difficilement. »

Une situation très difficile
De retour à Beyrouth le 14 septembre pour la rentrée scolaire de son lycée privé (pour les élèves du service public, la rentrée a été repoussée au 15 octobre), Cédric a constaté l’ampleur des dégâts. Le 14 septembre, nous respirions encore la fumée de l’incendie dans le port qui a eu lieu le jeudi 10 septembre. L’année passée avait déjà été exceptionnelle avec les manifestations contre la classe politique, l’effondrement monétaire et économique puis, pour amorcer la nouvelle année, cette pandémie qui se prolonge, mais l’année en cours ainsi que celle à venir me semblent plus qu’incertaines à tout point de vue. Le fait d’être résident avec un permis de travail dans un pays étranger m’oblige à un devoir de réserve qui m’interdit de commenter ou de prendre parti sur les événements ou sur la politique du pays d’accueil. Cependant, plus on reste longtemps dans un pays en partageant quelques unes des difficultés quotidiennes de la population, plus ce devoir de réserve est difficile à maîtriser. Le partage d’un sentiment d’injustice et de colère face à l’impunité de pouvoirs solidement installés et souvent répressifs qui profitent des richesses d’une nation à l’encontre de son peuple fait que l’on aurait envie de soutenir des revendications. De retour en France, on est toujours frappé de contrastes et l’on se dit que la vie y est belle et facile avec ce système de santé, ces infrastructures ou aménagements qui se développent chaque année et ces supermarchés qui renvoient aux pays en difficulté une impression d’opulence incroyable. On se dit qu’on a peut être moins de raison de se plaindre et qu’il faut être vigilant pour conserver ce système et ces droits car, comme on peut le voir dans les pays que j’ai visités, l’enrichissement de la partie la plus riche se fait le plus souvent au détriment du reste de la population. »

Le Liban, ce beau pays
« Le Liban est un pays lumineux, avec des paysages de montagne magnifiques, avec un climat chaud et humide ou doux, entrecoupé pendant les mois d’hiver d’averses et d’orages impressionnants. On y répète volontiers qu’on peut aller skier et prendre un bain de mer dans la même journée. J’aime aller marcher avec des petits groupes de randonneurs le week-end, au milieu des oliviers, chênes verts, pins et et autres cèdres dans la vallée de la Kaddisha avec ses monastères et ermitages à flanc de falaises, dans le Chouf ou certains druzes portent encore pantalons bouffants et turbans ou encore sur les hauteurs de la forêt des Cèdres de Dieu… Le patrimoine historique est remarquable avec des sites comme Tyr, Sidon ou Byblos qui sont parmi les plus anciennes cités au monde (on peut rappeler que l’on doit aux phéniciens le passage à notre écriture alphabétique), ou des vestiges romains monumentaux comme Héliopolis à Balbek. La bande côtière, avec sa Méditerranée scintillante, n’est malheureusement pas très bien aménagée. Il faut, pour éviter les plages publiques très polluées près des villes, prendre la voiture pour rejoindre des plages privées à l’accès payant. Le week-end, Beyrouth est très calme, car la plupart des habitants en profitent pour se rendre sur la côte ou dans la montagne, ce qui rend le dimanche très embouteillé, avec un trafic un peu à la « Mad Max » ! En somme, c’est une société un peu anarchique mais très vivante, un « joyeux bordel » qui peut à la fois agacer notre côté cartésien mais aussi pousser notre sympathie. Il s’affiche toutefois en points négatifs un côté « tape à l’œil » comme marque sociale de réussite et un système d’employés de maison immigrés très critiqué. En même temps, on ne peut ignorer un grand sens de l’hospitalité et de la joie de vivre partagée, souvent concrétisée autour d’un mezzé, forme de repas composé d’un ensemble de plats servis en même temps. »
F. Tellier

 

  • Les Lycées français sont des établissements privés qui prodiguent un enseignement en français en suivant les programmes officiels et accueillent des élèves du pré-élémentaire à la classe terminale. Ce réseau participe au rayonnement de la francophonie et de la culture française et revêt même dans certains pays des enjeux stratégiques pour la France. S’ils accueillent les enfants d’expatriés français, la grande majorité des publics concernés sont les enfants du pays. Pour les familles assez aisées, ces lycées français proposent une alternative aux écoles internationales anglophones. Le Liban compte le plus grand nombre d’écoles à programme français au monde avec 41 établissements homologués.