Cavaler après des moulins à vent – Le billet d’humeur par Émilie Rencien


Parfois, il pleut des déceptions en cascade, la disparition de votre très cher animal de compagnie, la rencontre avec un tordu empreint de fourberies ou la trahison d’un ami finalement pseudo amical, et autres embûches larmoyantes qui vous tombent dessus par cycles torturants, comme tout commun des mortels. Et à ce moment précis, vous vous posez pour prendre du recul et c’est à cet instant précis que vous vous demandez : à quoi ça sert ? On peut alors faire appel à Nietzsche et lire sa théorie sur l’existence humaine, ou juste se cacher sous sa couette en attendant que l’orage passe, vers un nouveau chapitre. Courir après le temps, le boulot, l’amour, la gloire, 34 listes de scrutin européen… À quoi ça sert ? Dans une époque hyperconnectée et polluée, le bon sens semble évanescent, et tout paraît miroir aux alouettes. Les réseaux sociaux, notamment, s’avèrent de belles vitrines d’égotiques tourmentés, pendant que les paillettes et les dos nus jusqu’aux fessiers des starlettes du festival de Cannes cachent un envers du décor beaucoup moins glamour environnementalement parlant. Les septuagénaires rêvent d’inviter dans leur lit de jeunes filles en fleur, à la recherche d’un temps de leur vie révolue, alors que les couples se trompent à tire-vit, aidés par les applications de rencontres du sexe facile. « Ce fut comme une dénégation de toutes choses du ciel et de la terre, qu’on peut nommer désenchantement, ou, si l’on veut désespérance ; comme si l’humanité en léthargie avait été crue morte par ceux qui lui tâtaient le pouls », écrivait déjà en 1836 Alfred de Musset dans « La Confession d’un enfant du siècle » Et rien ne tourne toujours bien rond. On marche sur la tête ! C’est le cas de le dire avec le Président de la République, Emmanuel Macron, qui aura vendu une promesse enchantée, rapidement retombée tel un soufflé chimérique aussi abruptement qu’il a tenté de s’élever, tandis que le sort de Vincent Lambert, emmuré vivant sur un lit d’hôpital depuis dix ans, anime les conversations de café du commerce de faits de l’ordre de la sphère privée rendue publique par une famille qui s’entredéchire pour la vie inerte ou la mort assistée, sans que le législateur s’active outre mesure pour autant. Là encore, réouvrir Gustave Le Bon pour se remémorer sa « psychologie des foules », dessiner une carte heuristique, ou patienter jusqu’à la future éclaircie. Sans doute ne faut-il pas avoir élimé ses culottes sur les bancs de l’ENA pour noter la poussière dans la rouage. Le Titanic s’approche de l’iceberg et personne ne réagit. Terrorisme, populisme, catastrophes climatiques, surpuissance lobbyiste … La boîte de Pandore est ouverte. Tentation de l’homme-Dieu et en même temps, sensation de tomber de Charybe en Scylla. On pourrait en écrire des pages et des pages. Et… à quoi ça sert ? Après cette longue litanie de constats intellectuels jetés sur l’écran d’un ordinateur made in China, d’aucuns préféreront choisir de vrais combats dans lesquels s’engouffrer comme s’ériger contre le glyphosate et les marées de déchets plastiques en pleine mer en Corse ou s’opposer à la chasse ball-trap dans une Sologne prisonnière de clôtures engloutissantes, quitte à être taxés d’écolos. Certains fuiront émotionnellement par exemple, en s’évadant l’instant d’une balade dans « les jardins de paradis » du château de Chaumont-sur-Loire. Si vous arrivez à la fin de la lecture de ce billet, vous aussi, à votre tour, vous vous enquérez : à quoi ça sert ? De surcroît, à quoi ce texte sert ? Car possiblement, si vous n’avez pas décroché, vous demanderez-vous où celle qui rédige cette poignée de lignes, écrites un soir seule à la rédaction face à son clavier Apple, veut en venir, alors qu’elle aurait pu choisir, par facilité ou fainéantise ou autre motif, un sujet d’actualité récente et palabrer à l’envi sur ce dernier. Assurément parce que dans ce flot de nouvelles galopantes, au lieu de suivre le mouvement de possibilités de commentaires servies sur un plateau, vous forcer à vous arrêter un moment avec nous pour penser à, bon sang, ce qui peut bien alimenter ce monde, nourri, notamment, à force de chaînes d’info en continu laveuses de cerveau, qui s’évertue de tourner dans le sens inverse des aiguilles de l’évidence. Face au diktat des apparences et au culte insincère, où est l’humain dans tout ce cirque de représentations trompeuses ? Les journalistes, y compris, sont jetés dans ce sac illusoire. « Les journalistes mentent, c’est connu », nous lançait d’un coup de post virtuel un internaute. Or, être journaliste ne veut pas dire systématiquement saisir sa plume pour faire du buzz. Mais il est certain que dans ces eaux venimeuses tonitruantes, comment parvenir à démêler le bon grain de l’ivraie ? Voilà, à quoi ça sert, parfois, d’ouvrir un journal comme le nôtre et ainsi d’appuyer sur pause pour remettre son sens critique en branle. Puis survient, certes, le dur retour dans le tourbillon routinier de la réalité des utopies et des fake news, mais davantage aguerris. En voiture, c’est reparti : les élections européennes passées par là, avant la sortie de cet écrit-ci, auront généré un miasme d’espérance. Ou pas. Opium des masses versus réveil du peuple ? Dans sa série “Tabou”, le vidéaste québécois Thomas Gauthier affirme haut et fort que non, tout ne va pas si mal. « Quand je rêve, je suis un roi… » entonne Bilal Hassani à Tel Aviv. Juste une chimère supplémentaire car même Madonna, elle aussi sur cette scène de l’Eurovision, ne parvient pas à chanter sans fausses notes, et pire, fait disparaître son raté en publiant une vidéo… truquée.