Aloe vera, la fleur du mal par Fabrice Simoes

 

Au début je voulais raconter l’histoire de deux ou trois débiles qui avaient cru reconnaître dans les papiers hygiéniques, vendus depuis cinq ans chez Mark and Spencer, le symbole arabe d’Allah. Au début je voulais raconter l’histoire de deux ou trois connards qui sous prétexte de religion réinstaure la notion de blasphème à une société laïque et des mécréants qui n’ont en rien à foutre. Croire en quelque chose, c’est beau. Je crois bien en l’homme, la femme aussi, et je suis régulièrement déçu. Il n’empêche, je crois !

La religion aide certainement à vivre des quotidiens pas toujours à la hauteur des rêves sublimés. Voir le signe d’un dieu, là où ce n’est que du papier cul, c’est tout de même réducteur. C’est une preuve que lire un livre religieux n’est pas sans danger si on n’est pas, ou mal, accompagné. Que ce soit la Thora, le Coran ou la Bible. Lire, et surtout comprendre, n’est décidement pas à la portée de tout à chacun. Dès lors, interpréter des livres sacrés pour les uns, idolâtrer pour d’autres, et tenter d’imposer une loi qui n’en est pas une n’impacte pas seulement ceux qui ne croient pas mais aussi ceux qui croient en tout. Finalement, la religion est, et doit rester, comme le papier toilette, du domaine de la sphère privée, dans la cabane au fond du jardin ou au bout du couloir à droite, c’est selon. L’enseigne britannique, en France, a cédé sur la pression d’une minorité agissante sur les réseaux sociaux, et retiré le papier incrimé de ses rayons. En Grande-Bretagne, la minorité devra aller ailleurs chercher son papier toilette parfumé à l’aloé véra, puisque c’est une représentation de cette plante qui est cause de tous les soucis. D’autres ont cru ausssi reconnaître le nom du même dieu sur des chaussures de sport. Une virgule qui n’en serait pas une, semble-t-il.  Un cumulonimbus trop découpé, un cimus ciselé et on peut voir parfois des images identiques dans le ciel … Cependant, qu’on se le dise, si vous voyez, dans votre salle à manger ou ailleurs, un éléphant rose, une araignée bleue de dix mètres d’envergure, un  écureuil qui parle ou des marmottes qui emballent le chocolat dans du papier alu,  il est vivement conseillé d’aller consulter. Certes, la psychiatrie est mise à mal par Not’ Manu et son équipe mais on peut essayer de vous trouver des gens pour tenter de vous comprendre …    

Au début c’était  tout cela que j’allais raconter et puis est tombée l’annonce de la cessation de paiement de l’Humanité, ce bon vieux canard communiste créé par Jean Jaurès. On peut ne pas être d’accord avec sa ligne éditoriale. On peut crier au scandale comme un George Marchais en phase de spectacle pré-présidentiel. On peut penser que ces journalistes ne donnent qu’une vision parcellaire des choses. On peut en dire des choses si on n’aime pas. On peut tout autant en dire l’inverse si on aime. Dans une autre vie, un vieux sage à qui l’on demandait, le matin, ce qu’il pensait d’un fait de société répondait toujours : « je peux pas petit. j’ai pas lu l’Huma… » Lui avait rêvé de la Gauche au pouvoir et avait quasiment dressé un drapeau rouge sur une table de fraiseuse un lundi de mai 1981 ! Pourtant, pas de décision sans lire l’Huma. On peut traiter de vendus et de connards tous les journalistes du monde – pas que ceux du journal éponyme- un journal qui crève ce sont des idées qui ne meurent pas encore mais ne sont plus qu’en état de survie. Ce sont des opinions, parfois divergentes, qui ne peuvent plus s’exprimer. C’est laisser aux rumeurs plutôt qu’aux informations le champ libre. C’est faire des réseaux associaux et des blogs les détenteurs des seules vérités.

Même écrit sur du papier hygiénique, le vieux sage aurait acheté son journal pour que ses idées, celles de ses camarades, puissent être lues par lui et d’autres. C’était sa foi ! Au moins, il n’aurait jamais confondu l’Huma avec une fleur d’Aloe vera !