Nous sommes tous Agris

Ces derniers jours, il aurait fallu habiter sur la lune pour ne pas savoir que les agriculteurs avaient des soucis. On sait pourtant que ce n’est pas récent. Dans les années 60 du siècle dernier, Fernand Raynaud, humoriste populaire de l’époque, évoquait la fonction et tous les affres de la profession. De nos jours on est loin du « Ça eu payer mais ça paye plus … ça paye le sel » qui serait considéré à minima, de nos jours, comme de l’agri-bashing lancé sur les scènes de France et de Navarre.
À l’envers de la croisade des enfants se dirigeant vers Marseille, les paysans et leur accent du pays d’Oc sont montés, à coup de tracteurs, vers la capitale. Éparpillés, ils l’ont été finalement par des forces de police qui avaient décidé que, même si certains coups de sang sont légitimes (dixit le ministre de l’Intérieur) et qu’on ne « répond pas à la souffrance en envoyant les CRS », il ne faut pas déconner quand même. Cependant, les autorités compétentes – un seul mot on vous dit – n’ont pas envoyé de grenades de désencerclement, comme sur des infirmières. Elles n’ont pas utilisé de flash-ball, comme sur des pompiers. Elles n’ont pas fait charger en moto, comme sur de quelconques prolos. Sur ce coup-là, elles ont appliqué le principe que le matos, ça craint moins qu’un robotcop en bleu qui, selon les statistiques des plus récentes manifs, peut se blesser. Pour les agriculteurs, elles ont donc utilisé les chars en manière de dissuasion et les motards en ouverture de route ou d’autoroute.
À l’image de la croisade des innocents abandonnés dans la pampa, ceux qui sont montés à Rungis – des paysans venus des terroirs pour défendre un art de vivre plutôt que continuer à survivre – ont été laissés à leur sort au bout de quelques jours. Pendant qu’ils s’évertuaient à faire monter la pression, d’autres ont regardé et rencontré… Au bout du bout, ils ont dû plier bagages à l’invite du boss de la FNSEA, son président Arnaud Rousseau, mélange patronymique de Bernard et de Sandrine, mélange professionnel de céréalier et de représentant syndical CFDT et tout ce que cela comporte de capacité de négociation, mélange télévisuel de Gargamel et de Philippe Khorsand – je l’aurai un jour, je l’aurai – mélange de patron de groupe agro-alimentaire et de subventionné, à hauteur de plus de 173 000 euros par an en aides de la PAC (selon France Info). Pour certains agriculteurs et associations environnementales, il est l’un des « fers de lance d’un modèle agricole attaché avant tout à produire en grande quantité, au détriment de la biodiversité et du bien-être des animaux d’élevage. » Sur les barrages, les bouseux du bas avaient laissé leurs fermes pour demander à être respecté, au moins financièrement. D’autres, paysans en velours côtelés et casquettes à carreaux, avaient bien d’autres buts : le productivisme forcené en premier chef. Le cul sur leurs tracteurs les paysans, les vrais, ont dû repartir d’Île-de-France, des voies de circulation. Ils ont laissé aux propriétaires terriens et aux grandes surfaces la possibilité d’utiliser les futurs produits de chez Monsanto et consorts pour le meilleur et surtout pour le pire. Condescendants, ils ont dit « c’est pas pour le profit mais simplement pour nourrir le peuple … » Pas n’importe quel peuple semble-t-il. Parce que, à Bruxelles, les Croisés de l’agriculture ont déboulonné une statue, celle d’un sidérurgiste. Comme ont été déboulonnées les statues d’Hitler à la fin de la dernière guerre. Comme l’ont été celles de Staline depuis la fin de l’URSS. Comme l’ont été les statues de Saddam Hussein en Irak. Comme l’ont été celles du général Lee aux États-Unis. Dans notre société, on fait toujours tomber les symboles. Devant le Parlement européen, le message était d’autant navrant. Qui aurait pensé que l’adversaire n°1 des paysans était l’ouvrier ?
Pendant une semaine, au chevet des agriculteurs, et parmi eux aussi, on aura trouvé de tout. Du petit maire déjà en campagne pour les prochaines municipales, de l’élu local en mal de reconnaissance départementale, du politicien hier contre le Smic à 1500€ et aujourd’hui pour un salaire minimum agriculteur à cette même valeur, jusqu’au président du Sénat. Son ventripotent et essoufflé « on vous avait pourtant prévenu … » était aussi indécent que le lâchage de la FNSEA.
Durant plusieurs jours, de la même manière où ils étaient devenus Charlie, c’était tellement facile de dire qu’ils étaient devenus agris. Rien de surprenant, populisme et poujadisme ont cela de naturel qu’ils se mélangent comme huile et moutarde pour faire une mayonnaise.

Et en plus, parmi ceux-là, même pas un capable de gagner l’épreuve des poteaux !

Fabrice Simoes