Société de tentations


Dis-moi ce que tu aimes consommer, et je te dirai qui tu es ? Vous avez quatre heures et autant de feuilles de brouillon. En ce mois de septembre et de rentrée (et donc d’achats liés!), il serait vain de jeter la première pierre à son voisin car armés de la meilleure volonté du monde, nous nous retrouvons tous et toutes à un moment le portefeuille saisi dans le pot de confiture de la société de consommation. Dans cette saumure consumériste, le constat se révèle sans appel. «La société de consommation a privilégié l’avoir au détriment de l’être » (Jacques Delors). Une citation du passé qui demeure toujours réalité dans une époque d’après qui n’est pas encore vertueusement née. Le noeud du Schmilblick peut partir d’une banale histoire de pendentif malencontreusement cassé, auquel vous tenez, et de fait qui demande à être réparé pour pouvoir à nouveau le porter car vous l’adorez. D’un épisode banal de la vie quotidienne, s’amorce parfois (souvent) un parcours d’un combattant qui pourtant tente d’être consomm’acteur. Et cette histoire finit rarement bien puisqu’à la fin, personne n’est capable de trouver une solution pour le damné collier. Hormis sans autre forme de procès, celle de le jeter à la corbeille et de le remplacer sans se retourner par son jumeau ou un autre choix. Par conséquent, il faut ressortir la monnaie. Pas très économique ni écologique. À croire qu’il n’existe plus qu’une légion de vendeurs qui pointe du doigt les achats sur Internet mais paradoxalement, en l’absence d’issue, renvoie inévitablement vers une impasse au bout de laquelle se niche encore et toujours ce même portail de shopping en ligne ! Alors inutile de hurler au loup qui cache un enième loup. Une machine à consommer qui touche toutes les franges de clientèles et marchandises : pour oublier la déception bijoutée, laissons-nous tenter par un fromage mentionné 100 % vegan, par curiosité puis ouvrons l’image au débat sur notre mur Facebook. Un bon test car ici encore, à lire le flot de commentaires sur l’écran, les fauves miaulent sous la lune pendant que les singes secouent le cocotier. En vain puisque embarqués sur une similaire galère ! Un fromage qui n’en est pas un, constitué “de vitamine B12 et d’huile de noix de coco” mais “sans produit laitier, lactose, soja, gluten, noix, conservateur”, et de surcroît, au passage, emballé comme d’autres de plastique, concocté en Grèce. Au-delà de la causerie végétale qui cristallise l’amour et la haine, la route décriée mène à la même rue en sens unique : aucune catégorie de consommateurs ne semble exempte de malbouffe ou d’article largable. Celles et ceux qui se gaussent d’autrui ne font pas forcément mieux. Moult attrape-rêves qui s’avèrent des attrape-c… Bien sûr, pour continuer dans la veine d’exemples, sur cette déroute, cédons à la séduction de l’acquisition d’un “Fair Phone”. Un ? Mais si, ce téléphone portable nééerlandais qui comme son intitulé le sous-entend, si vous parlez un brin anglais, est juste. Loyal. Équitable. Éthique. Durable. Responsable ! Promesse au rendez-vous ou chasse au dahu ? Des élus, notamment Verts évidemment, en donnent de bons échos, ce matériel étant a priori facilement réparable pièce par pièce. Des médias, critiques sûrement, se montrent davantage nuancés, les composants de ce nouvel appareil, issus certes le plus possible de filières éthiques, étant un brin similaires aux fameux géants du secteur. Avec ou sans, finalement, ce n’est pas la taille de l’alternative qui compte. L’important est sûrement de ne pas pleurer sur le lait renversé. L’âge de raison surviendrait à 40 ans, mais 1981, époque émaillée de disparitions et d’ascensions, de Bob Marley à Georges Brassens en passant par François Mitterrand et Robert Redford, est révolue, alors autant en emporte le temps dans une société de consommation débridée installée où le coronavirus de 2019 n’a pour l’instant en la matière comme fantasmé rien retourné, excepté notre santé. En 2017, l’Agence de la transition écologique (ADEME) estimait notre volume annuel de consommation par personne trois fois plus élevé qu’en 1960. En 2020, le WWF (Fonds mondial pour la nature en français, ONG), dans son rapport Planète Vivante, martelait que “les pressions que nous exerçons sur la nature à travers nos modes de consommation et de production sont des menaces directes pour notre santé : elles sont en grande partie à l’origine de la crise sanitaire liée à la pandémie de Covid-19.” Dans ce capharnaüm organisé, le locavorisme,le flexitarisme, les circuits courts, le bio et autres concepts consorts angéliques fleurissent en mode perce-neige. C’est pourtant presque aussi vieux que le monde : Adam et Ève ont croqué avant nous dans la pomme. Néanmoins, à lire Oscar Wilde, “le seul moyen de se délivrer d’une tentation, c’est d’y céder”. Sur une équivalence d’aphorisme, il paraît qu’à la quarantaine, la femme est reine, que le sexe fait disparaître la migraine, ou encore que les princes existent. Enfin, pour cette dernière sentence-ci, un conseil d’amie : visitez le rayon biscuit ou le jardin d’Eden ! Passés les châteaux en Espagne, la bonne tentation ne serait-elle pas en définitive celle qui sait générer une saine satisfaction, de l’être sur le paraître ? La comédie vaut pour le pouvoir aussi, dans une fin d’année qui s’annonce ardue à l’aube de scrutins visant le sommet de l’Élysée. Qu’il s’agisse de gros poissons de la politique ou de menu fretin, l’enfer est toujours pavé en société des meilleures blandices. En somme, en cette rentrée 2021, entre deux manifs anti-vaccins, les coeurs balancent assurément lardés de tentations entre anges et démons, à consommer avec modération…

Émilie Rencien